Un problème environnemental émergent?

Les produits pharmaceutiques et d'hygiène dans nos écosystèmes aquatiques

Céline Surette, Ph.D. 
Professeure adjointe 
Département de chimie et de biochimie 
Université de Moncton

June 2006 

l.gif (280 bytes)e nos jours, plusieurs de nos écosystèmes aquatiques sont sujets à une pression toujours grandissante des activités humaines et sont susceptibles d'être contaminés par une multitude de substances toxiques. Cette contamination de nos milieux aquatiques peut avoir de sérieuses répercussions sur la santé de nos écosystèmes et des êtres qui y habitent. De plus, même une exposition à de faibles concentrations de polluants peut entraîner des effets néfastes sur la santé des êtres aquatiques. Ces effets néfastes peuvent parfois être très subtils et se développer à long terme. Les conséquences en sont d'autant plus importantes.


(photo: Celine Surette)

Au cours des dernières années, la présence de produits pharmaceutiques et produits d'hygiène (PPPH) dans nos environnements aquatiques a été mise à l'avant-plan comme une problématique environnementale émergente. Bien que ces produits sont utilisés depuis longtemps par les humains, ce n'est qu'avec les récents développements technologiques que nous commençons à les détecter dans nos environnements aquatiques.

C'est quoi les produits pharmaceutiques et produits d'hygiène?

Les produits pharmaceutiques comprennent tous les médicaments humains et vétérinaires, qu'ils soient sous ordonnance ou en vente libre. Les produits d'hygiène sont les nombreux produits d'usage commun tels les savons, le dentifrice, les produits cosmétiques, les écrans solaires, les fragrances, les antiseptiques, les détergents, les produits nettoyants ainsi que plusieurs autres substances qui servent à l'hygiène personnelle et aux tâches ménagères.

Au Canada, il y a environ 24 000 médicaments et désinfectants homologués et au-dessus de 1500 médicaments vétérinaires homologués en circulation. Leur production annuelle se chiffre dans les milliers de tonnes. Les produits pharmaceutiques sont conçus pour être biologiquement actif à de faibles doses.

Comment ces PPPH se rendent-ils dans nos écosystèmes?

Le périple des PPPH dans leur voyage vers nos écosystèmes aquatiques débute par leur consommation humaine et animale. Ils sont ensuite éliminés de l'organisme par l'entremise de l'urine ou des matières fécales et se retrouvent dans les eaux usées ou dans le fumier. Les produits d'hygiène, tel que les parfums, savons ou les crèmes, peuvent aussi être lavés du corps lors d'une douche ou d'un bain et se retrouvent aussi dans les eaux usées. Par la suite, les eaux usées seront possiblement traitées dans des stations d'épuration municipale et finalement rejetées (qu'elles soient traitées ou non) dans nos lacs, rivières, estuaires et océans.


(photo: Celine Surette)

Quelles sont les inquiétudes soulevées par la présence des PPPH dans notre environnement?

 Dans plusieurs municipalités des provinces atlantiques, incluant une bonne partie de la population d'Halifax et de Saint-Jean-Terre-Neuve, les eaux usées ne sont pas traitées et sont rejetées directement dans les écosystèmes aquatiques. En effet, les provinces atlantiques sont bonnes dernières avec seulement 50% de la population qui est desservie par des stations d'épuration des eaux usées. Ailleurs au Canada, moins de 5% de la population se retrouvent sans traitement de leurs eaux usées. Mais même quand ces systèmes de traitement existent, ils n'ont pas été conçus pour éliminer les PPPH. Leur efficacité à les éliminer est donc questionnable. Il a été démontré que certains PPPH sont présents en concentrations variables dans les écosystèmes aquatiques de plusieurs régions du monde, dont le Canada et les provinces atlantiques.

Une situation particulière aux PPPH est leur entrée continuelle dans l'environnement provenant de notre utilisation constante des systèmes d'égout et de notre consommation régulière des PPPH. Le réapprovisionnement continuel contribue donc à une exposition permanente des organismes aquatiques, et ce, sur plusieurs générations. Cette situation est différente de ce que nous connaissons d'autres types de pollution plus conventionnelle, telle l'application de pesticides dans les champs, qui entrent dans l'environnement de façon ponctuelle. Les risques imposés aux espèces aquatiques et aux humains (via l'eau potable) par une exposition continuelle à de petites quantités de PPPH sont encore très mal connus. Jusqu'à date, certaines des inquiétudes majeures qui sont soulevées par la communauté scientifique sont la promotion d'une résistance aux antibiotiques par les bactéries, la féminisation des poissons par des composés oestrogéniques (ex : pilule contraceptive) et l'affaiblissement du mécanisme de défense des poissons par les produits d'hygiène.


(photo: Celine Surette)

Et nous ne sommes qu'au début des études sur cette nouvelle classe de polluants. En Amérique du Nord, les premières études publiées datent de la fin des années 1990. Et dans les provinces atlantiques, nous savons encore très peu de choses sur cette problématique environnementale potentiellement très importante.

Nous menons présentement des recherches dans quelques estuaires des provinces atlantiques. Nous avons détecté des PPPH en concentrations faibles dans les régions les plus populeuses. Nous tentons d'évaluer dans quelles mesures les systèmes de traitement des eaux usées éliminent les PPPH. Nos résultats préliminaires nous indiquent que les systèmes de traitement éliminent une partie des PPPH, mais que des améliorations sont nécessaires. Une chose est certaine - mieux vaut avoir un système de traitement des eaux usées que de pas en avoir. Nous voulons également étudier les mécanismes de bioaccumulation des PPPH dans la chaîne trophique, c'est-à-dire de voir si les PPPH peuvent être mesurés dans les êtres vivants dans les écosystèmes aquatiques, telle les moules ou les poissons. Il y a encore énormément de choses à découvrir et de travail à faire. Nous en savons encore trop peu sur ces contaminants et sur leurs effets à long terme dans nos écosystèmes.


(photo: Celine Surette)

Ce projet de recherche est un partenariat entre l'Université de Moncton et Environnement Canada. L'auteure veut souligner la contribution de ses collègues de recherche sur le projet des produits pharmaceutiques dans l'environnement, Guy Brun et René Losier d'Environnement Canada à Moncton, ainsi que Fernand Comeau, étudiant de maîtrise en études de environnement.